
Retour sur le workshop « Geospatial Security » de UN-GGIM: Arab States (Djeddah, février 2025)
Dans mon billet du 23 octobre 2026 sur la 12e session de UN-GGIM: Africa, je rappelais le défi auquel face les agences nationales en charge de l’information geospatiale, de concilier les exigences de développement durable avec l’impératif de sécurité nationale ?
C’est précisément cette tension qui a été explorée en profondeur lors du workshop « Geospatial Security » organisé en marge de la 12e réunion plénière de UN-GGIM: Arab States à Djeddah (2-6 février 2025).
Voici une lecture stratégique de la contribution de John Keddar, et les enseignements qu’elle porte
1. Un monde instable qui force à regarder le géospatial autrement
Kedar part d’un constat simple : géopolitique tendue, cybermenaces, rareté des ressources, disruption technologique. Dans ce contexte, les « threat actors » (États adverses, groupes terroristes, criminalité organisée) utilisent massivement les données et technologies géospatiales ouvertes ou commerciales pour planifier et conduire leurs opérations.
L’exemple de la cartographie des infrastructures sous-marines européennes, les cyberattaques contre des installations pétrolières ou l’usage quotidien du GNSS par les trafiquants de stupéfiants illustrent une réalité : ce qui est un bien public pour le développement peut devenir un outil de vulnérabilité.
2. Le dilemme central : maximiser les bénéfices tout en gérant les risques
Le workshop refuse les positions extrêmes (« tout classer » ou « tout ouvrir »). Il s’appuie sur le cadre UN-IGIF pour rappeler qu’il faut trouver un équilibre intelligent entre :
- l’utilité des données pour la croissance économique et le développement durable ;
- la protection des informations sensibles pour la sécurité nationale, la vie privée et la propriété intellectuelle.
Les bénéfices sont réels et mesurables (plusieurs milliards de dollars de contribution au PIB dans certains pays). Mais sans garde-fous, la confiance s’érode et les agences cartographiques se replient.
3. Ce que recouvre réellement la « sécurité géospatiale »
Ce n’est pas seulement une question de classification de données. Kedar élargit le périmètre à :
- les systèmes de positionnement, navigation et temps (GNSS/PNT) – point de vulnérabilité systémique (jamming, spoofing) ;
- l’observation de la Terre commerciale (résolutions jusqu’à 0,25 m, quasi-surveillance persistante) ;
- les données fondamentales et les infrastructures nationales de données spatiales ;
- l’écosystème plus large (analytics, fournisseurs, smartphones, IA).
La question n’est plus « faut-il ouvrir les données ? », mais « quelles données, pour qui, avec quelles restrictions graduées, et sous quelle gouvernance ? ».
4. Une boîte à outils pragmatique plutôt qu’une logique de classification systématique
Le workshop propose une palette de mesures proportionnées :
- restriction d’accès par licences et contrôles (sans classification) ;
- limitation de la collecte (drones, Street View, photographie) ;
- dégradation volontaire de l’imagerie ;
- omission ou modification sélective de certaines caractéristiques ou attributs ;
- actions de protection par les opérateurs d’infrastructures critiques ;
- classification uniquement en dernier recours.
Ces outils permettent de préserver la crédibilité et l’autorité des données officielles tout en limitant les risques.
5. Implications concrètes pour l’Afrique
Les conclusions de UN-GGIM: Africa 12 (financement durable, AFREF, IA et normes, administration foncière) trouvent ici un prolongement naturel.
- AFREF et partage de données géodésiques : le frein n’est pas seulement technique ou financier. Il est aussi lié à l’absence de cadres nationaux clairs sur ce qui peut circuler librement et ce qui doit être protégé.
- Business cases et financement : intégrer la dimension « sécurité géospatiale » dans les analyses de rentabilité renforce la crédibilité auprès des ministères des Finances et des partenaires.
- IA et données certifiées : la qualité et la traçabilité des données de référence deviennent des enjeux de souveraineté numérique autant que de performance algorithmique.
- Gouvernance : sans dialogue structuré entre agences cartographiques, services de sécurité, autorités de protection des données et décideurs politiques, les politiques d’ouverture resteront fragiles.
Conclusion : un chantier à initier
La sécurité géospatiale n’est plus un sujet réservé aux seuls spécialistes de la défense. C’est un chaînon à prendre en charge par la gouvernance des données territoriales en Afrique.
Les travaux de UN-GGIM: Arab States offrent un cadre de réflexion utile. Il appartient désormais aux États africains, sous l’égide de UN-GGIM: Africa et avec l’appui de la CEA, de l’adapter à leurs réalités : construire des politiques nationales qui protègent sans paralyser, qui ouvrent sans fragiliser, et qui placent la souveraineté numérique au service du développement durable.
https://www.un-ggim-as.org/Workshop%20on%20Geospatial%20Security.pdf
https://geospatialworld.net/gwf/2026/proceedings.php
https://geospatialworld.net/gwf/2026/program-overview.html
Geospatial security: between open data and national sovereignty
Core argument: National mapping agencies must reconcile sustainable development goals with national security. The presented workshop rejects both extremes, “classify everything” and “open everything”, and asks which data, for whom, under what graduated restrictions and what governance.
Main points
- Unstable context. Geopolitical tension, cyber threats and resource scarcity mean hostile actors increasingly exploit open or commercial geospatial data. The post cites the mapping of European undersea infrastructure, cyberattacks on oil facilities and drug traffickers’ routine use of GNSS. A public good for development can become a vulnerability.
- The central dilemma. Using the UN-IGIF framework, the workshop seeks a balance between the data’s economic and development value (billions of dollars of GDP contribution in some countries) and protection of national security, privacy and intellectual property. Without safeguards, trust erodes and mapping agencies withdraw.
- A broader scope. Geospatial security covers more than data classification:
- GNSS/PNT systems, which are vulnerable to jamming and spoofing.
- Commercial Earth observation, with resolution down to 0.25 m and near-persistent surveillance.
- Foundational data and national spatial data infrastructures.
- The wider ecosystem: analytics, vendors, smartphones and AI.
- A pragmatic toolbox instead of blanket classification. Measures are proportionate:
- Access restrictions through licences and controls.
- Limits on collection (drones, Street View, photography).
- Deliberate degradation of imagery.
- Selective omission or alteration of features or attributes.
- Protective action by critical-infrastructure operators.
- Classification only as a last resort.
Implications for Africa
- AFREF and geodetic data sharing: The obstacle is also the lack of clear national frameworks on what can circulate freely and what must be protected.
- Business cases and funding: Including geospatial security strengthens credibility with finance ministries and partners.
- AI and certified data: Data quality and traceability are issues of digital sovereignty as well as algorithmic performance.
- Governance: Open-data policies stay fragile without structured dialogue among mapping agencies, security services, data-protection authorities and political decision-makers.
Conclusion: Geospatial security is no longer a niche defence topic but part of territorial data governance in Africa. The author calls on African states, under UN-GGIM: Africa and with support from the UN Economic Commission for Africa (ECA), to adapt a framework into national policies that “protect without paralysing and open without weakening”, placing digital sovereignty at the service of sustainable development.

